Histoire de la rivalité Ferencváros – Újpest : 120 ans de haine

Histoire de la rivalité Ferencváros – Újpest : 120 ans de haine

En 2025, le plus célèbre duel du football hongrois fête ses 120 ans. Le Derby – comme on l’appelle tout simplement à Budapest – ne se réduit pas à un simple match. Il oppose deux géants historiques, Ferencváros et Újpest, et reflète bien plus que le sport. Cette confrontation cristallise aussi des clivages politiques, sociaux et religieux.

Pendant des décennies, le choc entre les « verts et blancs » et les « violets et blancs » a représenté le sommet du football hongrois. À une époque, il captivait même l’Europe entière. Certes, son intensité a diminué au XXIᵉ siècle, mais la passion autour du Derby de Budapest reste intacte.

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Ferencváros, le géant vert de Budapest

Újpest voit le jour bien avant Ferencváros, avec 14 ans d’avance. Pourtant, c’est Ferencváros (surnommé Fradi) qui s’impose très vite comme la puissance dominante. Fondé en 1899 par des Souabes chrétiens installés en Hongrie, le club puise son identité dans les valeurs nationales hongroises. Ses couleurs, le vert et le blanc, s’inspirent directement du drapeau du pays. Sans oublier que Ferencváros est la réplique hongroise du Rapid de Wien créé un an plus tôt (contexte d’Autriche-Hongrie).

Les Souabes, présents en Hongrie depuis le XIᵉ siècle, ont marqué l’architecture, la littérature et même le sport. Quant au district de Ferencváros, créé en 1792 et nommé d’après l’empereur François Ier d’Autriche, il se développe rapidement au tournant du XIXᵉ siècle. Quartier ouvrier en plein essor, il devient le foyer du club.

Ferencváros figure parmi les cinq fondateurs du championnat NB I et décroche son premier titre en 1903. Dès lors, la machine s’enclenche. Pendant 26 ans, l’équipe ne quitte jamais le podium et collectionne onze titres avant 1930. Újpest, malgré quelques éclats, peine à rivaliser avec une telle régularité.

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Újpest, d’une ville ouvrière à une puissance violette

Újpest naît en 1835 grâce à Izsák Lőwy, industriel hongrois juif empêché de s’installer dans le nord de Pest. La ville devient rapidement un refuge pour les Juifs, longtemps exclus d’autres zones. Puis l’industrialisation transforme le lieu : usines de cuir et de coton font d’Újpest un centre urbain dynamique.

Le club, fondé conjointement par des Hongrois chrétiens et juifs, s’oppose dès ses débuts à Ferencváros, marqué par son identité allemande. Après son accession en première division en 1904, Újpest décroche plusieurs médailles de bronze et deux places de vice-champion. Pourtant, face au grand rival, les victoires restent rares : seulement cinq entre 1905 et 1930.

À cette époque, la plus grande affiche du pays n’est pas encore Ferencváros–Újpest. C’est l’« Örökrangadó », le duel entre Ferencváros et le MTK, qui domine le football national avec 34 titres à eux deux entre 1903 et 1930.

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La naissance du Derby de Budapest

En mars 1930, Ferencváros et Újpest s’affrontent dans un match resté dans l’histoire. C’est ce jour-là que naît officiellement le nom de « Derby », utilisé par la presse après un nul tendu (1–1) devant un stade Üllői út plein à craquer.

Cette même année, Újpest devient le premier club – en dehors du MTK et de Ferencváros – à remporter le championnat depuis 28 ans. Les Violets devancent Fradi de deux points et signent une victoire historique pour une équipe encore considérée comme provinciale.

À Budapest, ce triomphe fait l’effet d’une bombe. Les supporters de Ferencváros le vivent comme une humiliation. La rivalité change alors de dimension. Les titres qui suivent dans les années 1930 renforcent encore la haine. En parallèle, Ferencváros continue de briller, notamment en 1932 en réalisant une saison parfaite avec 100 % de victoires.

Les années 1940 : la rivalité prend le dessus

Dans les années 1940, le duel Ferencváros–Újpest s’impose comme l’affiche numéro un en Hongrie. L’Örökrangadó perd de son éclat. La raison ? Les lois antisémites qui forcent le MTK à disparaître en 1940. Malgré les protestations des deux rivaux, le club ne survit pas.

Pendant la décennie, Ferencváros et Újpest remportent chacun trois titres. Mais c’est surtout le contexte politique qui va transformer le Derby de Budapest en rivalité brûlante. Après la Seconde Guerre mondiale, la Hongrie tombe sous influence soviétique. Tout est nationalisé, y compris le football.

Ferencváros, perçu comme trop nationaliste, subit la répression du régime. En 1951, le club perd ses couleurs et son nom : il devient le Budapesti Kinizsi. Újpest, au contraire, bénéficie des faveurs du pouvoir. Devenu un district de Budapest en 1950, le club garde ses couleurs mais prend le nom d’Újpesti Dózsa et devient l’équipe du ministère de l’Intérieur.

À partir de là, le duel dépasse le sport. Fradi incarne l’opposition. Újpest symbolise le camp du régime. La fracture est totale.

 

Les décennies 1960 et 1970 : des derbys mémorables

Après l’échec de la Révolution hongroise en 1956, Ferencváros retrouve son nom et ses couleurs. Mais le club connaît une disette de 13 ans sans titre. La rivalité, elle, s’intensifie.

Dans les années 1960 et 1970, les deux équipes s’affrontent dans des matches spectaculaires. Les joueurs, paradoxalement, entretiennent souvent de bonnes relations hors du terrain. Mais sur la pelouse, la tension reste maximale. Sans oublier que le célèbre Florian Albert jouant chez les aigles verts gagnera en 1967 le ballon d’Or France Football. Seul joueur hongrois de l’histoire à l’avoir gagné.

En 1964, 85 000 spectateurs assistent à un Újpest–Fradi, record d’affluence historique. Deux ans plus tard, Ferencváros s’impose deux fois avec cinq buts inscrits à chaque rencontre. En 1970, Újpest décroche le titre après une finale aller-retour contre son rival. En 1976, les Violets humilient Ferencváros 8–3, avec cinq buts du légendaire Fazekas. Mais en 1979, Fradi prend sa revanche en écrasant Újpest 7–1.

Présence européennes des deux clubs hongrois

Au niveau international, la période la plus brillante d’Újpest se situe à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Lors de la Coupe des villes de foires 1968-1969, le club atteignit la finale, mais perdit face à Newcastle United. Quelques années plus tard, en Coupe d’Europe des clubs champions 1973-1974, Újpest parvint jusqu’en demi-finale avant d’être éliminé par le prestigieux Bayern Munich.

Ferencváros a remporté la Coupe des villes de foires 1964-1965. Plus tard en 1995-1996, Ferencváros devient le premier club hongrois à se qualifier pour la nouvelle Ligue des Champions. Depuis, le club a également participé aux phases de groupes de la Coupe UEFA 2004-2005, de la Ligue Europa 2019-2020, de la Ligue des Champions 2020-2021 et de la Ligue Europa 2021-2022.

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Les années 1980 : le déclin des deux clubs

Durant les années 1980, les deux géants connaissent clairement une baisse de régime. Ferencváros lutte même pour éviter la relégation en 1984 et termine 13ᵉ l’année suivante. Újpest, à son tour, vit sa pire saison en 1986, également à la 13ᵉ place.

Malgré ce déclin sportif, la rivalité reste toujours vivante. Chaque Derby de Budapest devient une bouffée d’oxygène pour les supporters.

Après le communisme : la rivalité se radicalise

La chute du régime communiste à la fin des années 1980 bouleverse la Hongrie. Le pays s’ouvre à l’Occident. Mais avec ces influences nouvelles arrive aussi un phénomène inquiétant : le hooliganisme.

Dans les stades, la frustration accumulée pendant des décennies éclate. Le Derby devient un exutoire. Très vite, l’atmosphère change. Les chants et les banderoles ne suffisent plus : la violence prend le dessus.

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Les années 1990 : l’ère des groupes ultras

Újpest est le premier à créer un groupe officiel de supporters. Après un déplacement à Florence en 1992, les « Ultra Viola Bulldogs » s’inspirent des hooligans anglais et affichent fièrement leur bulldog comme emblème.

Deux ans plus tard, Ferencváros réplique avec les « Green Monsters », qui deviendront célèbres dans toute l’Europe. Dès lors, chaque Derby se transforme en champ de bataille.

En 1996, des supporters s’affrontent en lançant des blocs de béton. L’année suivante, des tribunes prennent feu au stade d’Újpest. En 1998, les fans de Fradi bombardent de pierres les supporters violets. En 1999, 500 supporters verts se heurtent violemment à la police.

Ces scènes choquent le pays. Le football hongrois devient synonyme de chaos. Malheureusement, les bagarres en tribune éclipsent souvent les exploits sur le terrain.

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Les succès sportifs des années 1990

Pourtant, les années 1990 offrent aussi de belles performances. Újpest décroche deux titres de champion, dont celui de 1998, qui reste à ce jour son dernier. Ferencváros, de son côté, ajoute trois championnats à son palmarès. Ajoutant à cela des passages européens certes courts, mais avec une présence continue.

Sur le plan sportif, c’est la meilleure décennie de Fradi depuis les années 1960. Mais dans la mémoire collective, on retient surtout les violences, les gaz lacrymogènes et les images de chaos autour du Derby de Budapest.


Les années 2000 : un duel toujours explosif

Au XXIᵉ siècle, la Hongrie progresse dans la lutte contre la violence. Pourtant, le Derby de Budapest reste une exception. Les forces de l’ordre redoutent chaque rencontre.

En 2010 encore, la police doit utiliser chevaux, gaz et extincteurs pour disperser les supporters de Ferencváros. En 2024, une rixe éclate entre petits groupes de fans des deux camps, près du Groupama Aréna (stade de Ferencváros).

La violence est désormais limitée à des cercles radicaux. Mais elle continue de coller à l’image du Derby de Budapest.

 

 

Le XXIᵉ siècle : la domination verte

Depuis 2000, Ferencváros a repris un net avantage. Malgré une relégation forcée en 2006 pour raisons financières, le club vert et blanc s’est rapidement relevé après 3 saisons et le rachat de Kevin McCabe. Depuis son retour en première division, Fradi a ajouté neuf titres de champion à sa collection. En 2011, le club est racheté par l’Etat hongrois, qui nomme Gábor Kubatov président.  Le club domine outrageusement le championnat, mais peine à passer le 3è tour préliminaire en Ligue des Champions.

Újpest, en revanche, n’a jamais retrouvé la gloire des années 1970 et 1990. Le club est passé tout près du titre en 2004, 2006 et 2009, mais a échoué à chaque fois. Son dernier championnat remonte toujours à 1998.  Le club est racheté par la riche famille belge Duchâtelet en 2011. Malheureusement le club ne retrouvera pas sa grandeur d’antan. Cependant cette famille revendra en 2024 le club au groupe MOL, la compagnie pétrolière et gazière hongroise (qui d’ailleurs sponsorise le club du MOL Fehérvár FC).


Une rivalité moins décisive

Autrefois, chaque Derby pesait lourd dans la course au titre. Aujourd’hui, la situation a changé. Au XXIᵉ siècle, seuls deux championnats (2004 et 2018) ont vu les deux clubs finir ensemble dans le top 3.

Ce déséquilibre réduit l’intensité du duel. Ferencváros écrase son rival. Depuis 2015, Újpest n’a plus battu Fradi. Pire encore : entre 2019 et 2024, Ferencváros a enchaîné 17 victoires consécutives contre son voisin du nord, un record absolu.


Des stades moins remplis

Autre signe du déclin : l’affluence. Dans les années 1980-1990, même en période creuse pour le football hongrois, un Derby de Budapestattirait facilement 25 000 spectateurs. En 2003, ils n’étaient plus que 4 600.

Heureusement, la tendance repart à la hausse. Depuis 2023, les matches Fradi–Újpest retrouvent régulièrement les 20 000 spectateurs. certes, le spectacle n’est plus celui des années 1970, mais l’événement continue de faire vibrer Budapest.

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Un héritage indissociable

Qu’on le veuille ou non, Ferencváros et Újpest sont inséparables. Le vert et le violet se sont « mêlés » au fil du temps. Quand on parle de l’un, on évoque forcément l’autre.

La rivalité dépasse les trophées. Elle vit dans les chants, les banderoles, les graffitis qui recouvrent Budapest et même les villes de province. Depuis 120 ans, elle incarne l’âme du football hongrois : passion, excès, fierté et rancune.


Et demain ?

Depuis 2024, Újpest appartient au groupe MOL. Ce rachat pourrait relancer la compétition. Si les Violets retrouvent de l’ambition, le Derby pourrait redevenir imprévisible, comme autrefois.

Une chose est sûre : à Budapest, rien ne compte plus que gagner le Derby. Pour beaucoup de supporters, cette victoire a plus de valeur qu’un trophée national. Car depuis 120 ans, battre le rival reste l’ultime récompense. C’est d’ailleurs valable dans n’importe quel pays.

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